Malgré la douceur du ton de voix, c’était la voix du maître. L’enfant se tut.
« Je vous sais gré de m’avoir parlé, Jacquot ; je vois avec plaisir que vous me considérez comme un ami. Il faut que je vous blâme, en effet, mais « écouter aux portes » était un bien gros mot ! Vous êtes coupable d’indiscrétion ; il suffit que je vous avertisse pour éviter toute récidive. Prenons un exemple : vous frappez à la chambre de votre père et, croyant être admis, vous entrez. Vous le trouvez qui se lave les dents. Que faites-vous ? Comme je vous connais, Jacquot, vous sortez en vous excusant. Eh bien, le cas est pareil. Moins qu’une indiscrétion, votre faute d’hier me paraît une impolitesse. On évite d’entendre quelque chose malgré soi. C’est le devoir d’un honnête homme. On se retire, ou bien on se montre, suivant les cas, et l’on bannit aussitôt l’événement de sa pensée. Mon cher Jacquot, vous êtes, aujourd’hui, assez mûr d’esprit : vous comprendrez cela. Ne profitez plus de l’indulgence que l’on aura quelque temps encore pour vous, à cause de votre âge. Soyez un homme : soyez brave, sincère et discret. La récompense ne viendra que de vous-même. »
Le cœur de l’enfant battait plus fort. Pourquoi M. Salvert lui parlait-il ainsi ? De ces phrases tendres et graves, il sentait déjà le bénéfice.
« Oui, la récompense ne viendra que de vous seul. Combien vos travaux et vos plaisirs y gagneront ! Aux heures de leçons, je ne serai plus le maître qui enseigne, mais le camarade qui vous a devancé ; je vous apprendrai des choses nouvelles que vous ne soupçonnez pas ; je vous ferai voir le monde plus beau que vous ne l’imaginez (et vous y rêvez sans cesse). Je le vous ferai voir tel qu’il est vraiment ! Ah ! comme vous avez bien fait de me parler, Jacques ! »
Jacques ! Jacques ? Personne ne l’appelait Jacques ! Jacquot restait immobile, les mains jointes. Il écoutait de tout son être.
« Aujourd’hui, je vous parlais des fleurs. Au jeune homme, j’eusse parlé autrement. Je lui aurais montré, dans ce beau jardin où il vit, l’enchantement du printemps, comment la nature se transforme, naît, s’épanouit et meurt pour renaître encore ; je lui aurais expliqué les travaux patients des insectes et les ruses des oiseaux, et il aurait tant joui de tout cela ! Mais ce sera pour demain, Jacques ! ce sera pour demain. »
Pas un mot de réponse, d’abord. L’enfant se recueillait, la tête penchée, le regard demi-clos ; enfin il leva les yeux, et, répétant la dernière parole entendue :
« Ce sera pour demain, murmura-t-il. Merci, monsieur Salvert. »
Il était seul, maintenant. Il songeait, assis sur ce banc de pierre où gisaient les fleurs cueillies pour la leçon de botanique. Une inquiétude sourde le troublait peut-être encore, mais d’autres et de plus beaux soucis l’occupaient ! Il fallait devenir un homme ! il fallait tout comprendre ! tout connaître !