Il ramassa la jonchée de fleurs et, remontant par les allées du jardin, rentra chez lui.

XIV

De sa fenêtre, le docteur Périer voyait toute la mer. Une bâche de toile qui, mal tendue, clapotait sous la brise le protégeait de la trop vive ardeur du jour, mais, le soir, accoudé à la barre d’appui de sa fenêtre, il pouvait, sans se brûler les yeux, considérer l’innombrable et magique mobilité des flots. Il avait tant fait pour gagner ce plaisir !

Quand, à Paris, ces gens heureux qui voyagent lui parlaient jadis de la Méditerranée, du soleil, des oliviers d’argent et des roches chaudes, il lui semblait, derrière un voile de brume et d’averses, contempler une vision du Paradis.

Plus tard, les premières visites qu’il fit aux lieux de son désir l’enchantèrent encore davantage. Vivre là-bas ! un trop beau rêve ! et, pourtant, c’était là-bas qu’il devait vivre.

Ce jeune homme de taille bien prise, d’allure élégante et grave, à la barbiche brune, aux yeux noirs, dont la parole était facile et prenante, le geste souple et le regard profond, ne pouvait, malgré mille succès, supporter Paris, sa fièvre et son vacarme. D’heureuses études de médecine, une assez brillante vie mondaine, de quoi flatter l’ambition et la fatuité, tout cela ne sut le satisfaire. Le « beau Périer » restait triste ; son piano même ne le consolait plus et les cahiers de musique restaient sans usage. Il n’aimait les livres que lus en plein air ; aux tableaux peints, il préférait ceux que deux arbres aidés d’un coin de ciel composent, et toute chair lui paraissait fade si elle n’était dorée. Vers trente ans, pour éviter l’ennui, il espéra beaucoup d’un mariage raisonnable. Il épousa donc une jeune fille de taille, d’intelligence et de beauté moyennes. Elle mourut avant qu’il ne s’en fût lassé. Quelque temps, il la regretta, sans mensonge ; puis il ne pensa qu’à son enfant : deux ans, des cheveux de soie blonde, un sourire délicieux. Elle semblait un peu délicate ; il s’inquiéta, prit peur, et, brusquement, partit. Il quitta tout : Paris, sa clientèle, ses amis, pour s’installer avec sa fille au bord de la vivifiante mer, dans cette villa où, huit ans plus tard, il habitait encore.

Avait-il touché le but proposé ? Oui, sans doute. Sut-il en jouir ? La vie ne le lui permit guère.

D’abord, ce fut bien la joie rêvée. Il avait emporté ses livres et quelques objets choisis. Tout cela vivait d’une vie nouvelle : devant ce décor, les poètes chantaient plus clair ; il trouvait, dans leurs aveux, des accents plus suaves, des larmes plus persuasives. Tous ses souvenirs d’art furent glorifiés par la magie du soleil. Dans une page froide, il découvrait un peu de vérité humaine et il ne se lassait pas, le soir, assis à son piano, d’apprendre comment Beethoven et Jean-Sébastien avaient souffert.

Ainsi, le docteur Périer fut heureux près d’un an. Ce pays convenait à sa nature. Il y trouvait le bénéfice de ses études d’autrefois, de ses rêves, de sa science, de ses goûts d’artiste. Il renaissait, pour cueillir au soleil les épis dont il avait, jadis, semé le grain dans l’ombre. Il devenait fou de la Provence, belle fille au teint brun, couchée dans la lumière, et ne quittait plus Toulon que pour aller chasser en Camargue, visiter, sur son petit cotre agile, les calanques les plus secrètes, ou courir les routes, apparition bruyante et poussiéreuse, ronflement passager. Car de cette contrée magique, il voulait tout connaître : les matins bleus, les crépuscules de lavande, les rochers, les ravins et le moindre arbrisseau.

Il ne songeait plus à Paris et, s’il s’y rendait, c’était une fois l’an, pour quelques achats de livres, quelques visites à des laboratoires. Il n’abandonnait pas la médecine, heureux d’alléger le mal autour de lui, heureux de collaborer en quelque sorte avec la brise salée, le soleil et la senteur des pins qui, déjà, lui avaient guéri sa fille. Le docteur Périer était content de son sort ; un seul bienfait lui manquait : l’amour.