— Qu’il est bête, ce Paul ! pensa Jacquot. Et comment m’a-t-il vu ? Alice a dû le lui dire ! »
Allons !… puisqu’il le fallait !… Et Jacquot descendit de son belvédère, se promettant d’y revenir bientôt, mais ne se doutant point du tout qu’il venait, pour la première fois, de s’abstraire, afin de mieux considérer le monde et, de ses petites mains, le peser.
Jacquot était donc couché, une quinzaine de jours plus tard, sous un pin tout proche du magnolier et savourait la vie à la façon immobile des plantes, quand le vieux Pierre s’approcha de lui, portant une nasse et un épervier.
« Eh bien, monsieur Jacquot ! vous ne venez pas voir ma barque ? je l’ai repeinte.
— Oui, Pierre.
— Je vous attends en bas, monsieur Jacquot. Pas besoin de vous presser ! vous faites trop bien le cagnard ! »
Il descendit par un sentier glissant qui menait au bord de la mer. Quelques instants, Jacquot le suivit des yeux avec nonchalance. Encore un peu de repos ! Encore un peu de paresse ! Qu’il faisait bon sous les arbres ! Rien dans la vie de Jacquot ne semblait avoir changé, depuis de nombreux jours ! Si, pourtant ! Oh ! oui ! que de choses il oubliait ! Pascal, le valet de chambre, avait perdu une dent de plus, toujours à gauche, ce qui ne rendait pas plus seyant le trou noir dans sa bouche ; Pierre avait repeint sa barque, la Marie-Claire, et puis Jacquot venait d’aborder l’étude des rois d’Égypte de la dix-huitième dynastie où, vraiment, l’on trouvait de bien beaux noms : Osymandias, Aménophis, Sésostris, tant d’autres encore ! enfin Lucienne allait au catéchisme ; l’abbé Duprin lui donnait des leçons, tout comme M. Salvert à Jacquot, mais sur d’autres sujets ; il lui apprenait « la religion », et il paraît que ce n’était pas ennuyeux du tout. Même, à ce propos, il y avait eu, à table, ce jour-là, un petit différend entre M. et Mme Laurenty, père et mère de Jacquot. Jacquot ne s’étonnait guère de ces petits différends, (c’était chose commune à la villa Mireille), mais il ne parvenait point à s’y habituer.
Cela commençait presque toujours ainsi.
M. Laurenty ou Mme Laurenty faisait une remarque désagréable, aussitôt relevée, bien qu’elle ne s’adressât à personne directement. Alors M. Laurenty remontait le cours des années et rappelait tous les torts que Mme Laurenty devait s’attribuer dans leur vie, Mme Laurenty l’interrompait en phrases courtes, précises, débitées sur un ton suraigu, et définissait, à son tour, les méfaits de M. Laurenty. Après quoi, M. Laurenty tapait de son poing sur la table en proférant des gros mots, tandis que Mme Laurenty, griffant toujours la nappe de ses dix doigts, se mordait les lèvres jusqu’au sang.
Dès le début de la scène, Jacquot dressait l’oreille ; quand finissait l’exposé des torts conjugaux, sa bouche se mettait à trembler et il devenait très rouge. Il écoutait, mais le sens des paroles l’occupait fort peu ; le bruit, le bruit seul le troublait ! il détestait le bruit. Les jurons lourds de son père, les cris pointus de sa mère lui étaient également insupportables. Il commençait à avoir peur. Aussi, lorsque M. Laurenty prenait le ciel à témoin de façon grossière et répétée, Jacquot pleurait-il, le plus souvent, et son père ou sa mère ne manquait jamais de dire :