« Ho ! ho ! prends garde. Lucienne ! Ho ! ho ! »
Oui, ce soir-là, je l’ai vu ! J’ai vu le petit Jacques Laurenty courir dans le beau crépuscule, en poussant des cris de joie. Mais il ne savait pas qu’il fuyait : il croyait courir vers quelque chose. Il ne savait pas qu’il fuyait la douleur, car elle ne se donnait même pas la peine de le poursuivre ; elle était trop sûre de l’atteindre. Déjà, dans l’ombre, tout auprès, elle lui tendait ses longues mains accueillantes.
« Ho ! ho ! je touche ! »
Jacquot courait encore, il courut jusqu’à la pinède et là, le cœur battant, les joues en feu, saisit un pin à bras le corps. Le but ! le but ! il avait touché le but ! à ce pin-là ! puis, mollement, n’en pouvant plus, il se laissa couler à terre.
L’ombre avançait sous les branches ; ce serait bientôt la nuit. L’horizon, rouge, au loin, devenait pourpre ; les larges flaques de sang qui tachaient le sol se fondaient dans la poussière et le brun des brindilles. Dans un coin, ce petit tas de toile bise, tout haletant, qu’était Jacquot, s’apaisa. Il y eut quelques minutes de calme parfait, de silence plat, puis, une brise courut, légère et douce encore, mais plus fraîche, et, comme si la nuit l’eût touché soudain, le bois entier se mit à frémir.
Jacquot se dressa lentement sur un coude et regarda autour de lui.
Il se sentait inquiet. Il voulait rentrer à la villa, mais la pensée de ses parents lui revint aussitôt et il ne sut plus que faire. A la manière de certains problèmes d’arithmétique très difficiles et qui absorbent toute l’attention, cette pensée de ses parents le gênait. Il ne comprenait pas. Cela lui donnait mal à la tête d’y songer, cela le rendait malheureux. Ce problème-là, il ne savait par où le prendre. Mais… mais n’était-ce pas ce soir que M. Salvert devait dîner à la villa ? Il lui avait même promis d’arriver tôt ! Causer avec M. Salvert, voilà qui arrangerait tout ! Jacquot avait juste le temps de s’habiller et de se laver les mains. Il rentra en toute hâte par les allées obscures du jardin.