Ainsi, nous faisons, avec le poète, une longue promenade par les méandres des jardins et du palais. De temps en temps il s'arrête, un souvenir charmant vient de passer: une harpe, dans la salle de musique d'un pavillon, le fait rêver de celle qui en touchait jadis les cordes aujourd'hui détendues... et c'est alors comme si, par la magie des vers, une mélodie surannée venait d'éclore discrètement:
Et qui sait si le chant, par la fenêtre close,
N'en filtre pas encor, pour charmer l'eau verdie?...
Puis, c'est le peuple des statues dont nous parlait Gautier: Latone svelte, Encelade au milieu d'un bouillon de fontaine, Neptune avec son trident, un bassin vert qui reflète une source, un bassin noir entouré des quatre saisons, un bassin rose où se mire l'amour... et la fête d'eau qui réunit les marbres et les bronzes par un concert d'irisations.
Cela, et tant d'autres pièces que je passe, nous donne, majestueuse, mélancolique et quelque peu solennelle et compassée l'image d'une nature non point torturée, mais guidée pour qu'elle n'offre au regard que de nobles aspects et de beaux points de vue.—Certes, nous sommes loin de la forêt fruste et folle, mais ne demandons au poète que ce qu'il a voulu nous donner: de beaux vers qui restent dans la mémoire comme des incrustations, une harmonie de colonnade, un plan de jardin et, passant sur tout cela, un grand souffle triste.
Je vous vantais les bons effets d'une règle un peu dure dans la poésie descriptive, mais j'ajoutais qu'en se conformant à elles, les poètes didactiques n'avaient atteint qu'à de piètres résultats. C'est que peu de sujets peuvent être traités ainsi, et si Versailles prêtait à des développements balancés, à l'emploi du sonnet, à une série de poèmes identiques par leur forme,—quand M. de Régnier s'est tourné vers d'autres paysages, c'est un nouveau poète qui nous est révélé.
Ah! Nous voici dans l'air libre! Nous nous dressons sur les rocs aérés dont un flot tourmente la base, nous marchons dans les clairières sur un incomparable tapis de mousses et de fleurs. Nous chantons de joie et, sans trop savoir pourquoi, nous allons coller nos lèvres à l'écorce d'un chêne et nous plongeons nos bras dans une source comme pour étreindre son onde. De quelle façon tout cela sera-t-il transposé en art? Comment sera dite notre joie? Quel sera le rhythme de cette fièvre un peu désordonnée qui nous parcourt, et en quel mirage seront fixées nos imaginations fantaisistes et libres?—Une école de poètes nous répond, qui se plut à diviniser la nature. Elle comprit, ou plutôt elle se souvint (les rêves de l'Hellade ne s'oublient pas) que si nous aimons la forêt d'un si tendre amour, c'est qu'elle est encore toute peuplée de déesses et de dieux, que la mer chante par la voix des sirènes, que les naïades murmurent dans les ruisseaux et que le faune survit aux campagnes mortelles.
Maurice de Guérin, suivant en cela l'enseignement qu'on lit dans les poèmes de Chénier, chanta plus d'une fois la nature en la personnifiant. Il écrivait un jour sur son cahier de notes quelques phrases qui semblent vraiment avoir été pensées par un homme qui vécut dans le commerce des dieux:
«Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées,—comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là, suspendus entre le ciel et la terre, dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures.—Les forêts futures se balancent, imperceptibles, aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité.»