Les poètes dont nous parlons pensent autrement. «Chaque arbre porte en lui la stature d'un dieu», dit M. de Régnier; en effet, quand il traite d'un paysage, le décor est indépendant des hommes. Il a son existence propre. L'arbre, le ruisseau, l'étang sont des personnes vivaces que le poète chérit pour elles-mêmes, parce qu'elles sont verdoyantes, harmonieuses ou pures, et, s'il advient qu'une voix se fasse entendre, issue d'une source ou qui chante entre deux pierres, ce n'est pas ses sentiments de mortel dont il croit percevoir l'écho, mais le bruit des paroles que les nymphes écloses lui confient.

Il en est pour tout ainsi. D'un crépuscule à l'autre les arbres se répondent; limpide et mystérieux, le chœur se prolonge que murmurent les ruisseaux; tant que dure la nuit, des ombres fugaces volent sur la clairière, parfois un Songe les poursuit et si, dans un bosquet plus noir et mieux caché que tous les autres, on entend brusquement jargonner, sans doute que ce sont des satyres disputant sur une proie.

Bientôt on oublie, tant ces apparitions sylvestres vivent humainement, que leur essence est demi-divine; le commerce des ægipans nous devient familier, et, tandis que les hamadryades écartent à leur réveil l'écorce des oliviers, l'on est à peine surpris que des eaux passagères se révèle un bras nu, ondoyant encore, mais déjà de chair.

C'est un peu sur ces bases que Pierre Louÿs a construit tous ses contes, c'est sur elles qu'Henri de Régnier a édifié l'un de ses plus beaux poèmes dont nous allons voir ensemble des fragments.


Le Sang de Marsyas redit la célèbre rivalité du Satyre et d'Apollon.

Après un prélude en alexandrins où le poète chante la voix des arbres de la forêt, Marsyas nous est présenté. Son portrait, en petits vers inégaux, a cette grâce que nous trouvons dans les croquis des grands peintres:

Il était doux, pensif, secret et taciturne;

Petit et robuste sur ses jambes,

L'oreille longue, pointue et grande;