— A ton aise, mon petit… »

Il s’était passé tant de choses durant cette quinzaine ! Oui, la danse est un divertissement, une étude, un travail de qualité rare ; toutefois, à danser sur un coin de scène vide avec une femme dont vous intéressent la maigreur d’araignée, le teint ravagé de gitane, les jambes longues et les souples bras, le plaisir que l’on prend ne reste plus le même. Je dansais toujours, je prenais avec soin ma leçon, mais, insensiblement, je me rapprochais davantage de celle qui me la donnait et il vint une heure où Terpsichore perdit de son prestige de muse, alors que j’avais accompagné Lola chez elle et que nous mangions des gâteaux, assis tous les deux sur son lit.

« Et cette danseuse espagnole dont tu m’avais parlé, quand me mènes-tu la voir ? »

Je devins pourpre, ne me sentant pas fier, et dus bafouiller quelque chose.

Ce même jour, j’appris par mon vieil ami Henderson l’accident survenu au danseur de Lola. L’imbécile ayant dansé plus mal encore que d’habitude, le public finit par s’en apercevoir. Il y eut des murmures, un coup de sifflet, ce qui parut fort émouvoir notre Vestris algérois et le fit sursauter. Or, quand on danse, il est fâcheux que l’émoi ressenti aille jusqu’au sursaut. Il trébucha, tomba, se releva, le pied foulé, et sortit de scène ridiculement, en clopinant, sous une pluie de commentaires peu charitables.

Que n’avais-je été témoin de l’aventure !

« Alors, tu comprends, mon chou, me dit Lola, le lendemain, je n’ai personne pour ce soir. C’est toi qui vas danser à la place du polichinelle qui boite. Inutile de faire une annonce ni de répéter… Tu es très en forme, tu danseras bien mieux que lui et tout le monde sera content. Je te trouverai un costume… C’est entendu, n’est-ce pas ? »

Le premier moment de surprise passé, sa proposition me parut acceptable, amusante, flatteuse, et comme mon père m’avait donné rendez-vous dans un café voisin, je conçus aussitôt un autre projet.

« Ma petite Lola, je te dirai dans une demi-heure si tu peux compter sur moi, mais ce serait à condition que tu me fasses réserver, ce soir, l’avant-scène de droite. »

On nommait « avant-scènes » deux tables placées aux bouts du promenoir. Mon café-concert n’avait rien de somptueux.