Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois, pour attendre le dernier réveil.


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LICASTE

Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi.

Il ne se trompe point.

Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même étourderie.—Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité, qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je songerais à Licaste.

Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort, mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.—Ses premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants: ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit garçon dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût naturel, et qui passait inaperçu.

Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.—Il a de l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse, bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve.