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LES MAISONS DE RETRAITE
Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un enclos où l'on avait réuni de vieilles locomotives déconsidérées.—Ces dames de fer étaient logées là, comme dans un asile. On les y laissait mourir sur des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes, loin du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin des bifurcations, des ponts et des tunnels.—Leur aspect ruineux me faisait pitié à tel point que je pris bientôt l'habitude de leur tenir compagnie durant les chaudes après-midi où le soleil leur rendait un semblant de gloire, en allumant sur leurs flancs quelques rayons d'or,—et nous causions savoureusement du passé, du cher temps passé dont le prestige est innombrable.
Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive troublait un instant notre bavardage. On la voyait faisant l'importante, pressée de se montrer au monde, luisante, empanachée de noir ou de blanc, parée comme pour un bal... et c'était alors, chez mes vieilles amies, toute une effusion de plaintes, de regrets, de souvenirs.—Comme l'eussent fait des êtres humains, elles goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où revivaient d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur fatiguée que l'on relève dans la conversation et les petites confidences des personnes blessées par l'âge et qui achèvent de mourir dans une maison de retraite.
Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a cessé de plaire.—J'imagine volontiers une ville italienne, blanche et rose, entourée de vastes jardins, au bord de la Méditerranée, où les vieux jouets, mis au rancart, seraient réunis. Les charrettes et les chevaux de bois y trouveraient des roules où s'exercer. Les soldats de plomb auraient une caserne peinte à la chaux, un champ de manœuvres et un hôpital dont la cour, plantée d'arbres ronds, serait pour les invalides, pour les éclopés et pour ceux dont le vernis s'écaille, un lieu de repos.—Des parcs, destinés aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient les bêtes carnassières, les tigres aux entrailles de bourre, les lions à crinière pauvre, complèteraient le paysage. Au sein des frondaisons un peu trop vertes, mille singes cotonneux prendraient leurs ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés de leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de doux chants et marqueraient l'heure, d'après les indications d'un vieux cadran couvert de mousse.
Dans les faubourgs de la ville, quelques grands hangars abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut besoin qu'une fois: les jouets de circonstance, les jouets démesurés, les jouets-monstres.—Là vieilliraient, dans le calme et le bien-être, la Tour de Babel, l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci, par les beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les vagues bleues un temps de galop en rêvant au grand incendie... Ah! la pauvre bête! que je la plains, pour glorieuse qu'elle soit dans nos mémoires! Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son espèce ou de sa taille et devoir rester toujours singulier!... Quel destin!—Cela m'inspire une mélancolie si profonde que je retourne auprès de mes locomotives, pour causer des petits événements passés.
Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes dames, si proprettes malgré leur délaissement.—Peut-être me diront-elles un jour, que les asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je gage qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour les vieilles images poétiques, les légendes qu'on oublia, les paroles superflues, les rimes pauvres... et même, il se peut qu'il y ait, dans un point du ciel que j'imagine mal, mais qui doit être très supérieur, un refuge pour les prières qui n'ont pas touché Dieu.