«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta coupe est vide, mais les cruches de ton cellier sont toutes pleines; ces fleurs se fanent, mais, autour de toi, vingt bosquets te tendent leurs roses; ta bien-aimée partira demain, mais, à cette heure, elle dort dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être de ton regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher du vin vieux dans ton cellier! va cueillir des corolles neuves! Goûte le sang des lèvres, le sang des vignes et le sang des roses... Tu pleureras demain!»


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SPLEEN ORIENTAL

Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.—Alors, je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais plus où m'asseoir.

Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!... Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la vie comme elle est, sans doute, véritablement.

Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un miroir!

Je me trouve dans une cave chaude et puante où, sans trêve, se promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs.

Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus.