Konakry.
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MATIN
J'ouvre ma fenêtre, et tout le matin entre chez moi. La rue m'offre sa fièvre, la brise sa caresse, et le ciel son azur. L'air chante, l'air m'appelle. Je sens qu'il faut me donner au monde en un don joyeux... Pourtant je n'ose.
Ne puis-je donc sortir? Ne puis-je me mêler à tout cela qui vit, se passionne, et se hâte toujours de désirer? Ne puis-je me perdre dans la foule des passants? respirer avec eux, partager leurs plaisirs, pleurer de leurs douleurs?
C'est inutile. Résignons-nous. Il est superflu d'ébaucher même une tentative. Renonçons. Jamais je ne pourrai. Le vieux cauchemar qui habite à mes côtés, qui m'habite aux mauvaises minutes, m'en empêchera toujours. J'ai peur que les passants de la rue ne me reconnaissent pas pour un des leurs, qu'ils ne se détournent, qu'ils ne m'aperçoivent même pas.
Non, aujourd'hui encore, je ne sortirai qu'un instant, lorsque la nuit sera tout à fait close, pour acheter un paquet de cigarettes, au coin de la rue, et je vivrai, un jour de plus, entre mon bureau et ma fenêtre, mon bureau où dort, dans sa gaine de drap, un petit revolver chargé que je nettoie chaque matin, et ma fenêtre qui me fait un cadre et me présente au monde comme une image peinte, une image fortement peinte sur sa toile et qui jamais ne s'échappera.