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LISBETH ET COCO
Comment sont-ils venus s'échouer ici?
Je les ai trouvés dans un café-concert en plein vent où les badauds de la ville se réunissent. Cela est mal éclairé par quelques lumignons, mais, quand la lune est pleine, on y voit clair. Sous les arbres, des boutiquiers, de petits employés, quelques mulâtres, boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un empressement inutile. Des enfants nègres grouillent par terre. Trois femmes sont attablées avec des officiers qui demain rentreront en France. Elles représentent Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout aussitôt, on applaudit.
Sur la petite scène en planches, une femme vient de paraître. Je la regarde, un peu étonné. Ce n'est plus la chanteuse qui hurlait des obscénités, il y a quelques instants, en relevant un jupon mauve sur des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose.
Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu lourd, en robe de ville; un joli visage frais, un délicieux sourire. Elle chante. Sa voix n'est pas éraillée, mais j'y sens de la fatigue. Cette femme a su chanter. Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes, délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait rire... mieux: elle fait sourire. Le public se réveille. On l'applaudit parce qu'on l'aime. Les consommateurs sont debout et chacun crie:
«Coco! Coco!»
Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles et de la musique. La femme chante encore deux fois, puis elle vient s'asseoir dans le café et, bientôt, le pianiste la rejoint.