Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une manière de propreté, de décence, qui m'étonne. Un officier que je connais va causer avec eux. Cet homme qui rentre du Soudan après trois ans de campagne, qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste et à la chanteuse avec une politesse scrupuleuse qui me plaît. Je me fais présenter à Coco et à Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre». Nous causons, et, peu à peu, tout un petit drame se dévoile.

Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils tinrent jadis un «cabaret artistique» à Montmartre. Coco écrivait des chansons et des mélodies que chantait Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la ruine. Ils partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se fixer ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut vivre sans Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent, ils se complètent, ils sont une dualité. Coco s'est usé à jouer des ritournelles. Lisbeth a perdu sa voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble.

Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils font des économies, dans ce seul but: revoir Montmartre, les camarades, les brasseries, les rues familières. Ils s'aiment. Ils doivent s'être toujours aimés. Coco regarde Lisbeth avec une tendresse indubitable et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle soigne beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant convoité, dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce corps je ne sais quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce sont deux âmes nettes et propres.

La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous restons encore, parlant de Paris, et, comme je leur dis mon désir d'entendre un peu de musique, Lisbeth et Coco veulent me remercier de ce désir, et Coco me joue une étude de Chopin qu'il préfère à toutes les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert, Lisbeth me chante des chansons de Verlaine.

Dakar.


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AU CIMETIÈRE

Oui, c'est bien moi.—Reconnais-moi; je suis comme il y a dix ans, tout à fait le même, du moins, il me semble.—Voici, je te salue, mon ami. Ne pense pas qu'un étranger se soit arrêté devant ta tombe!