O mon vieux! je t'en prie! comprends bien que c'est moi!
Je ne suis pas venu te voir, l'année dernière, mais il faut me pardonner. J'avais, en somme, beaucoup d'affaires. Toi qui es mort et qui jouis de cette belle suspension d'hostilités, tu ne te doutes plus de la quantité d'actions inutiles qui mangent la vie de nous autres vivants... et, dans cette vie, les morts, les morts les plus chers, tiennent si peu de place!
Ma dernière visite, je te l'ai faite pendant l'hiver de... je ne sais plus au juste... enfin... il y a déjà quelque temps. Il faisait froid, très froid, et bien que j'eusse mis un gros manteau, je grelottais, debout devant ce marbre où le jour de ta mort est inscrit. Je tremblais tellement que mes souvenirs eux-mêmes semblaient gelés et que je me rappelais à peine les heures où, devant moi, tu avais vécu ta belle existence.
Aujourd'hui, mon pauvre ami, il fait un merveilleux temps d'arrière-saison, un temps clair, tendrement aéré par des souffles qui nous apportent, qui m'apportent, devrais-je dire, une érotique et somnifère senteur de pin.—C'est un splendide jour.
Parlons de toi, veux-tu?
Te doutes-tu que la brise est libre comme l'était ton rire?... te doutes-tu?... Ah! Dieu pitoyable!
Je ne sais pas si tu m'écoutes, si tu m'entends—non, je ne le sais pas avec certitude, mais qu'importe, puisque je te parle et que, peut-être, tu me réponds!
Dans le temps, lorsque nous nous promenions dans la colline et que tu causais avec les arbres, puérilement, les passants pouvaient croire que tu agissais comme un fou, mais je gage bien que celles des branches auxquelles tu t'adressais et qui vivent encore, te sont reconnaissantes du bruit de tes paroles, et c'est pour cela qu'au-dessus de ta tombe, semble toujours flotter un peu de musique.
Oui, mon ami, il fait beau, tu étais bon, et je sais que, l'un à l'autre, nous nous manquons beaucoup.
Je ne te dédie pas cette page de prose, car tu sens bien qu'elle est écrite pour toi seul. Que les autres ne le sachent pas, cela me fait plutôt plaisir.