Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs.

Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais, auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.—Quelque chose m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne présageait rien de bon.

Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois, des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège, de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche vite.

Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré, j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la plus étrange des processions.

C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve dans le regard.—Je les connaissais bien!—Ils parlaient tous entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois surprendre leurs paroles.

En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait Arlequin.

Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent, semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement) était accrochée au bout de la batte.

Et Arlequin murmurait:

«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les Flandres?—L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est peuplée que de moulins!—Ne pouvais-je vieillir paisiblement et fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des passantes?»