J'entre dans le marché par un petit porche blanc.
Des mouches! une abondance horrible de mouches! Sur les viandes, sur les poissons, sur les fruits, sur les hommes, des mouches! des mouches noires, vertes, bleues! des mouches!
Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile à sac. C'est le palais des mouches.
Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées, puantes, qui semblent saigner encore; viandes chaudes, poussiéreuses, viandes malsaines, brochettes de viandes, déchets de viande, viandes en guenilles; elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups, poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur les légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges, poivrons verts, choux violets.
Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela pue. Le soleil dessine de longues flèches dans la poussière grise et bleue, par les trous de la toile à sac.
Une Anglaise de caricature, montée sur un ânon pâle, et voilée d'un voile vert, passe, son kodak à la main, entre les petits Arabes qui jouent au bouchon. Ils grouillent, à peine vêtus, coiffés de chéchias ou de la seule touffe de cheveux longs au milieu du crâne ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner un sou, en suivant la vieille Anglaise.
Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent d'un ulcère de mendiant à un beau fruit crevé, du garot de l'âne au jasmin que cet Arabe porte derrière l'oreille. Leur bourdonnement grandit, les sombres couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente.
Je n'en puis plus. Je fuis.
Tanger.