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UN MONDE MEILLEUR
Un monde meilleur?—Je veux parler du monde où vivent les acrobates américains, les excentriques, comme dit le programme.—J'aime la composition de ce monde nouveau. Tout ce peuple de souples gens qui l'habite a créé par sa fantaisie, par sa patiente fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement.
Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre, comme une caverne, sur un grand espace lumineux, peuplé de femmes et d'hommes assis qui, parfois, battent des mains, parfois sifflent des lèvres, ou bâillent, le plus souvent.—Dans ce monde bien ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes, jusqu'aux moindres, cruellement punies par mille tortures physiques et morales. Je ne saurais trop vanter la logique de ce monde, logique sûre, mais inattendue.
Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres dont les articulations jouent en tous sens, la vie ne laisse pas que d'offrir un spectacle charmant à l'observateur attentif et sympathique.—On entre dans une maison par la fenêtre, on en sort, à l'ordinaire, par le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après l'avoir franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries, on hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on encercle le cou de sa bien-aimée d'un geste de la cuisse, publiquement.
Il faut admettre cela.
... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers troués, couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate, vêtu de haillons bizarres, enlève son faux nez, sa fausse barbe, sa perruque, pour venir saluer... et l'on voit un homme semblable aux autres, un peu plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu plus hâve, mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste monde-ci.
Folies-Bergère.