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LES YEUX

Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres arbres poussiéreux, des nègres mahométans font leurs dévotions. Ils se prosternent sans bruit, et leurs prières s'exhalent par un mouvement dévot des lèvres.

Quelques aveugles se promènent, psalmodiant d'une voix mince et dure. Ils portent leur cécité de façon plus ouverte que les aveugles de France. Ils ont l'orbite vide ou la prunelle blanche comme une bille de marbre. Ils marchent de ci de là, et se dirigent avec un gourdin.

Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il semble, à l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes. Ils ne voient plus, mais ils pensent encore... on dirait qu'ils pensent davantage.

Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le regard, par l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité du regard. Aveugle, le nègre devient un automate, un mort mal ressuscité, une grande poupée de bronze dont le mécanisme est rudimentaire.

Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des mannequins animés qui agitent leurs bâtons avec des gestes durs en chantant une complainte, toujours la même complainte,—infatigablement.

A la longue, cela fait peur.

Dakar.