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UN TESTAMENT
Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve un, par le monde, je gage qu'il est fils du hasard. Faire son testament est une absurde entreprise, car elle suppose un effort que l'intelligence ne peut donner. Tu ne saurais t'imaginer dans le sein de ta mère. Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis du linceul, couché sous une dalle blanche.
Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes sont les miroirs, les yeux et les effets de nos actions; or les miroirs, fussent-ils pleins de bonne volonté, ne peuvent nous présenter qu'une image vivante; les yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par réflexion, nous laisser voir que le corps animé qui respire, qui souffre, le corps en vie; et, pour tes actions, comment témoigneraient-elles de ta pourriture?
Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard fatidique, et je ne sais d'action prévoyante.
C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginer le monde privé de soi. Dès que nous pensons au moyen âge, nous nous y plaçons; dès que nous pensons à une comédie, nous nous asseyons dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous nous transportons vers lui.—Jamais romancier n'écrivit une Utopie sans présenter d'abord un contemporain et le faire naître à nouveau, par quelque subterfuge, machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge futur.
Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son auteur, effacé de ce monde, continue, toutefois, à y vivre quelques instants, pour distribuer ses richesses? Si tu veux faire un bon testament, lègue ta fortune aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis qu'on l'abandonne sur un radeau, comme après un naufrage. Elle trouvera ses héritiers, sois-en sûr! et, de ce choix, tu ne seras pas responsable. Mais, surtout, ne laisse rien à tes parents, à tes amis, aux pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait trop des complications, des regrets, des crimes dont serait fauteur ce papier que garde ton notaire!
Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche close, ils dorment pour de bon, mais, à ceux qui ont voulu se survivre, les paroles posthumes donnent de mauvais rêves.