Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque de soie.—Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu Pierrot... Il danse encore,—puis il s'en va.

Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir de volupté?—Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir (mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une lune voilée... il se décide enfin.

Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa vie, il aperçoit, non loin, contre le mur, une échelle dressée... Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre de Colombine qui, déjà, s'éclaire.

Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour, que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains, il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants, comme lui désespéré,—blanc comme lui.

Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots, à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se mirent à pleurer.


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LE MIROIR

Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même, j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures, en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma vitrine redeviennent de faux visages.—Pour allumer les lampes, qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul.