A qui parler?—Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte... Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans les cimetières.—Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes à s'envoler: je crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui aussi.
Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet!
Non! non! il ne faut pas!—Quelle épouvante si mon reflet se mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste! Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce serait plus horrible que d'être seul!
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A LA FENÊTRE
La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille, dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large, sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent l'ombre, par des points de feu.
Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux gamins grapillent ses fruits.
Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de clairon ajoutent une aile au vent.