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A UN BARRISTE
Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez la sauterelle.—Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore.
De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux encore.—Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir céder, mais ne cédera pas, culbuter périlleusement, les reins cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?—Je le veux bien, mais il faut que ce soit vous!
Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de jouir de ce festin de beaux gestes.—Excusez-le! ne le méprisez pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la fête où vous nous conviez?...
Dix minutes,—dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est déjà fini!—Vous venez de tourbillonner autour de votre barre, follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue. Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre acrobatie... et le rideau se ferma.—Par son entre-bâillement, vous êtes venu reconnaître notre enthousiasme. Ce fut tout.—Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!...
Une critique, cependant, si vous le permettez,—une seule: vous portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat.
Folies-Bergère.