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UNE AGONIE

Elle n'en finit pas de mourir.

Voilà trois heures qu'elle agonise.

La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange, aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des cheminées.—Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la soie de son ventre, comme si de rien n'était.

Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour un moment émue redevient silencieuse.

Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des apôtres dans les toiles de Rembrandt.

Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route, des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit pas de mourir.

C'est alors que la Mort apparaît.

On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de mal aux souris, aujourd'hui.