« Jacques, remplace-moi auprès de ta mère. »
Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme un enfant et, soudain, reconnut son malheur.
« J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure. »
Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il se sentait stupéfait, hébété.
« Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte! »
Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi.
« Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,
« J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et maintenant, voilà, madame votre mère est morte ; il n'y a plus qu'à prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon cœur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable, déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin ; seulement, il faut me pardonner de vous écrire : je n'ai pas pu résister. De loin, je vous vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh! Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours bonne pour les pauvres gens!
« Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout. Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée : Mme Damien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.
« Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en somme, Jacques, c'était pas impossible : si, par exemple, elle avait fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu m'expliquer de bien soigner la chose… Alors, je l'aurais vue!
« Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le temps ; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez vous ; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une espèce de chagrin.
« Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est dit, un petit moment : « Non, je n'en veux pas à Marguerite! » et ça, Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.
« Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière, Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien. — Est-ce que vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu. — Je vais aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et Mme Honoré, mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une colonne, je vous promets.
« Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien reconnaissante :
« Marguerite Dumont. »
Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il la tendit à Gautier Brune qui rentrait.
« Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le second tiroir de gauche de mon bureau. »