L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter bientôt, moulu de douleur, les nerfs brisés. Tout se changeait pour lui en souffrance : une lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait ni le bruit d'une porte qui se ferme, ni le bruit montant de la rue, ni le bruit, même étouffé, des voix. Toute attention amicale le harcelait, mais la solitude l'affolait encore davantage. Quand il dormait, ses nuits, nourries de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos ; le plus souvent, il ne dormait pas, et c'était pire.
Pendant plusieurs semaines, Brune fut très inquiet. Il installa Marguerite auprès de son ami qui, sans cesse, la réclamait ; elle ne tarda pas à se révéler garde-malade excellente. Rien ne la fatiguait, rien ne la rebutait, elle soignait Damien avec un dévouement à la fois raisonnable et farouche dont on put apprécier l'effet, car une potion offerte de sa main était souvent acceptée de bonne grâce, au lieu que Jacques l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée par quelqu'un d'autre. Elle savait enfin se faire obéir, et ce malade difficile qui, pour la moindre contrariété, se laissait aller à des colères d'enfant, à des crises de désespoir, se surveillait devant elle ou, pris en faute, suppliait d'un air honteux qu'on l'excusât.
Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de chez son ami, croisa, dans l'antichambre, Marguerite chargée d'un plateau de thé.
« Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle importante à vous annoncer : je crois pouvoir dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin est tout à fait de mon avis, que Jacques entrera bientôt en convalescence. Cela me permet, ma petite, de vous remercier, de notre part à tous, pour vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de garde-malade aussi parfaite. Vous avez montré un très beau dévouement : vous aviez besoin non seulement de courage, mais aussi d'une patience peu commune, car notre cher client n'est pas commode tous les jours! »
Elle avait posé le plateau sur une table ; elle se tenait debout devant Brune et pleurait, sans aucun geste, paisiblement ; puis elle joignit les mains et murmura :
« Oh! Gautier!… Dieu soit béni! Ai-je assez prié pour cela! Les soins que je lui ai donnés, toute femme avec une bonne santé pouvait en faire autant ; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour que l'horrible chose ne continue pas. J'ai prié sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me relevais, la nuit, pour prier… et voilà, maintenant, qu'il est guéri, que vous me le dites… C'est la miséricorde de Dieu! »
Ses yeux brillaient dans les larmes, son cœur battait, sa voix, plus pathétique d'être tenue plus sourde, l'exprimait tout entière.
« Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un prétexte quelconque et venez demain chez moi. J'ai à vous parler sérieusement, non point de notre ami, mais de vous-même. Il faut que vous vous soigniez, mon enfant. Vous êtes lasse, vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez besoin d'un grand repos. »
Elle n'écouta que ses premières paroles.
« Justement, demain, je puis : je lui ai promis de sortir. Oh! moi aussi, Gautier, j'ai bien des choses à vous raconter! des choses que je n'osais pas, que je ne voulais pas dire… j'avais peur! mais, demain, je vous dirai tout, tout ce que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce que j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, n'est-ce pas, Gautier? »