— Je l'avais deviné… je l'avais deviné! murmurait-elle.

— Vous avez deviné quoi? »

A partir de cet instant, Marguerite commença de perdre pied et ne recouvra plus son sang-froid tant que dura leur entretien. Elle demeurait immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait priée de s'asseoir, mais sa voix prenait un accent tragique, épouvanté, qui s'exprimait par des gémissements, des plaintes, tout bas, en confidence, tandis que ses grands yeux fixes brûlaient intérieurement.

« Je vais vous dire, Gautier!… Ne vous fâchez pas! ne vous moquez pas! c'est trop sérieux… Je l'aimais ; chaque fois que je le vois, je l'aime davantage ; c'est pour cela que je l'ai compris. Il est doux, il est bon, il souffre tant! J'ai voulu savoir la raison… Ah! vous ne pouvez deviner ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, de venir près de lui, sur un banc… Je me sentais si fatiguée! si malheureuse! et je me perdais, Gautier!… Il s'est trouvé là, juste au moment où je me perdais pour toujours. Ah! dès le lendemain, j'ai compris que je l'aimerais, que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait qu'à donner un ordre pour que j'obéisse! Sa voix n'est jamais dure : un ordre donné par lui, c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. On regrette seulement de n'avoir pas fait ce qu'il disait avant qu'il ne l'ait dit… Puis, du temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il avait peur… Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, je le surveillais, mais je causais tout de même, je riais, pour qu'il ne se doute de rien. — D'abord, j'ai remarqué qu'il avait peur surtout dans son bureau. Il devenait nerveux, quelquefois, il ne répondait pas à une question, ou il répondait comme quand on pense à autre chose ; il lui venait une expression que je ne connaissais pas, une expression qui a l'air de dire : « oh! que j'ai mal! » et il tournait alors les yeux vers un coin de la pièce, toujours le même. Moi aussi, je tournais les yeux et je ne voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin de bois accroché au mur. — Un soir… j'aurais dû me taire… je lui ai demandé ce qu'était ce pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il allait s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, très vite, à s'agiter ; le sang lui montait à la tête ; il parlait, il parlait! il racontait des histoires à propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait qu'il y tenait beaucoup, à cette idole, mais que, plus tard, il la brûlerait, que nous ferions un grand feu de joie, que nous danserions autour en chantant… et encore d'autres paroles sans aucun sens ; puis il a voulu sortir, me conduire au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi, j'avais du chagrin, parce que je ne devinais pas d'où venait son chagrin, et c'est bien dur, Gautier, de rester comme une pauvre sotte, sans rien faire, à ces moments-là. — Enfin, une nuit, peu de temps avant la mort de Mme Damien, je l'ai entendu qui se levait doucement et passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement bleu qui est toujours sur une chaise, près du lit ; un instant plus tard, il allumait une cigarette. La porte restait entr'ouverte ; Jacques marchait de long en large. Je l'ai cru malade. Tout doucement, je me suis levée aussi et je l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la lampe du bureau… Je n'ai rien dit, parce que les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est comme ça : ils se promènent, ils sont endormis et il ne faut pas les réveiller. — Mais il n'était pas somnambule, car, tout à coup, il s'est mis à parler…

« Ah! Gautier, que je tremblais fort!… Il ne criait pas, il parlait même à voix basse… on sentait bien qu'il avait peur. Il parlait à l'idole! oui, à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon ami, cela faisait pitié! Il lui parlait comme les enfants parlent à leurs poupées, je veux dire comme à une personne vivante : il l'accusait de le torturer, de l'empêcher de dormir, de le secouer, la nuit, en entrant dans ses rêves ; et puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur le pied de son lit, une pomme qui riait, et que la pomme était très effrayante, mais qu'il l'aimait mieux que l'idole… une pomme, Gautier! il a dit une pomme!

« Il fumait des cigarettes et se promenait toujours, et moi, j'écoutais, pas, je vous assure, par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais le père Arsène, le vieux meunier de chez nous qui buvait tant et qui voyait un serpent rouge, un lapin rouge, des grenouilles rouges sous son lit. Jacques parlait comme le meunier, avec d'autres mots et des phrases dites autrement, bien entendu, mais c'était tout à fait la même chose…

« J'écoutais… il a baissé la voix encore et j'ai entendu qu'il murmurait : « Tu m'empêches aussi de prier! Tu te mets en travers de mes prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu danses quand je prie, tu fais le clown, comme… (il a dit le nom du clown, un nom anglais), et tu changes la place des mots de ma prière… »

« Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à comprendre. Oui, j'ai compris, tout à coup, que Jacques était possédé du Diable, que le Diable entrait dans cette méchante idole pour faire peur à Jacques et que Jacques ne pouvait pas s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc rouge, dressé sur ses pattes! — Son idole, c'est le Diable, déjà! c'est le bouc rouge!

« Depuis, ça continue, Gautier, plus ou moins, mais ça continue tout de même, et voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, le meunier, eh bien, il se saoulait, la visite du Diable venait comme une punition ; mais Jacques qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que de l'eau, mon Dieu! de quel péché le punit-on et pourquoi ne peut-il plus prier? Alors j'ai pensé que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni, parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je l'entretiens dans son péché en l'aimant, et lorsque j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé à prendre peur. Oh! Gautier! vivre si près du Diable, le savoir toujours là, tout à côté ; se dire, la nuit : « le Diable est derrière cette porte! » c'est presque l'entendre! c'est presque le voir! Quelquefois, j'ose à peine entrer dans le lit de Jacques : je pense… (pardon de vous dire ces vilaines choses)… je pense : « le Diable me surveille : il regarde par le trou de la serrure, il profitera de notre péché, il sera plus fort, ensuite, pour torturer Jacques!… » Ah!… il y a des moments où je crierais tout haut, tant je souffre!… Et enfin, je sais qu'un jour, ce sera moi qui serai punie, moi qui le mérite pour tout ce que j'ai fait avant d'aimer Jacques… avant… Mais alors, je deviendrai folle… folle!… j'ai vu des gens fous… Et Jacques aura du chagrin, encore. »

Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant toute cette confession, n'a pas fait un seul geste ; maintenant, Marguerite, les mains croisées, attend une réponse.