« Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses!

— Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme ; je crois seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux ; tes deux mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi clairement… Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être à la légère ; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse forme de l'orgueil : le plaisir de prophétiser? »

Damien haussa les épaules avant de répondre :

« Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette… cette parenthèse, j'ai été surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours ; il est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel.

« Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages ; or mon oncle, qui n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six mois et plus ; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise plaisanterie. Viens avec moi, Damien ; le voyage de retour pourrait se faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre. »

« Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de poèmes : la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière?

— Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il pouvait imaginer : les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage ; or, le temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine!

— Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière, quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept ans ; devant un « jour le jour » inédit où, dès mon lever, je contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons, sans toits, sans gouttières ; devant une seule, immense fenêtre, grande ouverte, que l'on ne ferme jamais ; devant une plaine d'eau mouvante, sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux ; enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni Saint-Raphaël, ni Paris-Plage ; devant ces nouveautés singulières, M. Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte, ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente, Gautier, laisse-moi partir!

— Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît… Non! ajouta-t-il brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent quatre-vingt-deux jours!…

— Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche : l'année est bissextile. »