Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit :

« Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon : plus grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie plaisante… En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi?

— Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa sœur. Tu la connais, je crois?

— Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh! » dit-il encore.

Et il pinça les lèvres.

« Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain (moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts ; mais durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques, avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants.

— Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué…

— Quelle insinuation?… Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil. Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on s'ennuie!

— Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de Mlle Brigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans attaches fasse un voyage, avec sa sœur, sur le yacht de leur vieil oncle, homme impotent et généreux? »

Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste :