« Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais été le premier à t'écrier : « Je ne marche pas! je ne me laisse prendre qu'à des pièges mieux construits! » Ce soir, c'est moi qui te mets sur tes gardes.

— Mais voyons, Gautier!… ce sont des imaginations de portière! je sais bien ce que…

— Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale discret, vite étouffé sous les fleurs, que la sœur de Brigneux s'est offert ce printemps : son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup, s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux croire, d'ailleurs, que Mlle Brigneux n'a rien à se reprocher ; n'empêche que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à bord de son yacht…

— Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes.

— Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade pendant deux heures au restaurant.

— Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une façon d'excuse de sa part?

— Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise humaine est rarement aussi laide!

— Mais, mon petit…

— Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part! c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir : la réparation d'une injure écossaise.

— Finissons, Gautier! tu t'emballes.