— Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite?
— Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement ; or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût, parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société, en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance de la communauté. Suis-je clair?
— Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens.
— Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, tout en trouvant que ce ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite ; quant à vivre sans elle, loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de son parfum ; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi.
— Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre.
— Près d'elle, je suis tranquille ; je souffre souvent, mais je ne manque pas de courage pour souffrir ; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu merci!
— Et, maintenant, quels sont tes projets?
— Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être, retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que tu me donneras touchant sa santé.
— Elle est donc malade?
— Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas?