— Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a jamais qu'un vieux colonel sourd. »

Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait encore :

« Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral.

— Un problème moral?

— Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman, et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du jour ; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche ; de dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés? Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer?

— C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques… et le mien, je l'avoue, a été très instable.

— Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger, du moins de… de nous essayer. — Je vous ai dit que je devais aller en Angleterre, dans ma famille… Je croyais quinze jours, ce sera cinq semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma sœur, à la balle avec ses enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin, nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons ; si, au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours pour faire vos malles… Et nous partirons tous les deux : Marseille, Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas… et plus loin.

— Merci de votre proposition, Sandgate ; j'accepte.

— Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain soir, gare Saint-Lazare… Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux. »