Le départ pour un pays lointain apporte à celui dont le cœur est lourd l'allègement d'occupations nécessaires, de courses indispensables, d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer et que seul on peut mener à bien soi-même. La question des chaussures est de toute gravité, la sélection minutieuse des livres reste délicate ; on ne se passera ni d'armes de chasse, ni d'appareils photographiques, ni de vêtements spéciaux, et il faut les choisir ; enfin, comment négligerait-on de se procurer les diverses lettres et recommandations qui, par avance, engagent l'aide et les bons soins de votre consul? Bien qu'à vrai dire la besogne fût facilitée par Sandgate et déjà faite aux trois quarts, les semaines suivantes ne laissèrent pas à Damien grand loisir. Elles lui parurent courtes.
La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, pénible ensuite. Jamais Edwin Sandgate n'avait connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux voyageurs arrivèrent dans le golfe Persique assez débilités, malgré le bref repos qu'ils s'étaient permis aux Indes, mais rapidement l'un et l'autre se reprirent, par le seul fait qu'ils se trouvaient là, devant cette côte torride où ils désiraient aborder.
Le voyage commençait vraiment et Damien fut bientôt ravi par son charme grave, fantaisiste et varié, par l'inattendu ou la séduction de chaque chose, par la noblesse de l'effort qu'on lui demandait, par les merveilleuses récompenses qui en étaient le prix. Plus tard, leurs travaux d'archéologie lui apportèrent des joies encore plus hautes et Sandgate le vit parfois chanter au soleil, librement, l'âme épanouie, levant entre ses mains l'objet que ces mêmes mains avaient découvert : un vase, un fragment ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, du vent, de l'âpre climat, de la fièvre, de l'annihilante fatigue, de la soif, des déceptions et de ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui donnait le sommeil et chaque lendemain son aube. Alors il revivait et saluait le jour.
Onze mois durant, et non point six, Sandgate et Damien, liés par leur affectueuse entente et leur ambition, parcoururent de conserve ce large canton du monde qui va du détroit d'Ormuz aux Portes Caspiennes. Le plus souvent nomades, sédentaires parfois, ils ne manquèrent jamais de quelque nouveau travail pour les tenir en haleine, de quelque nouveau projet pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés d'un butin nombreux, ils rentrèrent, contents d'eux-mêmes.
« Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait Gautier Brune à l'ami qui, dès son retour, avait sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique ; je ne t'imaginais pas avec ce superbe hâle… non plus avec ce tranquille regard. Assurément, la Perse a du bon, même à haute dose, à dose massive! Onze mois!… Et qu'as-tu fait de ton camarade?
— Edwin a continué sur Londres. Il reviendra dans trois semaines, pour que nous mettions de l'ordre dans nos travaux ; ce sera d'ailleurs intéressant et fructueux. — Rien de palpitant à me dire, Gautier? Ta dernière lettre, cueillie à Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage de Brigneux. — Toi, tu vas bien? — Parle-moi de Marguerite.
— Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est pas inactive, je te le garantis! Dans sa ferme, dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle dirige avec une charmante autorité, elle retrouve la santé, le calme de l'esprit. Les gens du village sont à ses pieds, l'aiment, la respectent, tout en la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on plaisante. La fermière de M. Damien défend sans cesse les intérêts de son maître. Le curé voit en Marguerite la forme humaine que, dans sa paroisse, la Providence a revêtue, (brave type, le curé!) Marguerite est donc une personne considérable ; les enfants l'adorent toujours : c'était couru! Elle dîne chez le notaire, elle protège le facteur rural. Tout cela, très sympathique… Mais tu dois être renseigné par ses lettres.
— Hélas! non, mon vieux! Les premières lettres de Marguerite étaient si douloureuses, si tendues!… puis, elle a commencé à me parler de la campagne, des bestiaux, des semailles, des moissons, de l'état des champs. Ces propos-là se multipliaient, débordant les autres, prenant toute la place… A Persépolis, je savais le prix des pommes de terre normandes!… Et, maintenant, que veux-tu que je te dise? elle m'écrit gentiment, amicalement (non, soyons juste : affectueusement), des lettres d'affaires, coupées de questions intelligentes, pleines de sens, sur nos découvertes persanes… Qu'y a-t-il là-dessous?… Mais… Oh! oui! Marguerite est une jeune fermière comme on n'en rencontre pas souvent, et Sandgate qui, tu penses bien, connaît ma terre mieux que moi, puisqu'il y a beaucoup vécu avant de me la vendre, déclare que « Mlle Dumont est inappréciable! » Enfin… le plus dur est fait, n'est-ce pas?… Marguerite est en bonne santé. — Quand nous verrons-nous plus longuement, Gautier?
— Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons ensemble ; on ira entendre de la musique… Je n'ose te proposer un ballet persan. »
En quittant Gautier, Jacques prit une voiture et se fit conduire à l'Hôtel du Carrefour où M. et Mme Honoré témoignèrent de leur joie par de grandes démonstrations. Il fallut que Jacques contât son voyage héroïque, ses deux traversées, si pénibles, si dangereuses, ses découvertes « chez les Persans », car on savait que, là-bas, en ce pays sauvage où le soleil tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la terre de ses mains blanches et ramené au jour mille et une merveilles. Après s'être réjoui, comme il convenait, de la belle mine de Monsieur Jacques, de l'air gaillard de Monsieur Jacques, M. et Mme Honoré parlèrent enfin d'autre chose, mais cet excellent couple s'enthousiasmait vite et prenait plaisir à déverser ainsi un flot tumultueux de louanges sincères. Le nom de Marguerite Dumont en fit jaillir la source à nouveau et Jacques, descendant, une heure plus tard, la rue Blanche, se répétait à lui-même les dernières paroles entendues :