« Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit Gautier Brune, mais j'ai encore deux choses importantes à te dire. Ecoute-moi. Nous nous connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes jamais quittés. Tu m'as pris comme médecin et voici la première fois que j'ai à te soigner sérieusement. Demain ou le jour suivant, nous parlerons donc de médecine, de drogues, d'hygiène ; ce soir, nous parlerons, si tu le veux, d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, pourtant ne t'appuie pas trop sur moi. C'est toi surtout qui te soigneras ; il faut que tu te guérisses toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors j'ai confiance. Jacques, ce sera une dure partie à jouer. De temps à autre, je pourrai te donner un conseil, un coup de main, mais le grand rôle te reste à toi seul. Souvent, tu te sentiras les bras rompus, et tu devras lutter quand même ; souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, néanmoins, quand il sera relativement simple de te la casser contre un mur, tu choisiras autre chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. La victoire est au bout, et la paix, cette paix qui suit la victoire.
— Je tâcherai, » dit Jacques.
Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et battant le pavé du bout de sa canne.
« Etrange duel que tu me proposes!
— Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai duel entre un homme malade et un homme sain, logés dans un même corps, entre un homme qui souffre et un autre qui refuse de souffrir. Pour arriver à vaincre, il ne suffira pas de la bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton courage, il faudra encore des ruses savantes, de la précision, de la patience et une obstination de brute. Tu devras commander (n'oublie pas que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, ne plus rien y changer quand tu les auras bien mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais discuter… puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans un mauvais coin… Le reste se fera tout seul. Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon ami, et je te permettrai de te reposer.
— C'est bien… et quelle est cette seconde chose que tu voulais me dire? »
Gautier hésita, un instant, avant de parler.
« Cette seconde chose, je ne te la conseille pas, je l'exige : un ami a de tels droits. Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt que possible, et tu lui raconteras tout ce que tu m'as…
— Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! mêler Maman à ces horreurs, c'est indigne!… je t'assure… ce ne serait pas propre! Déjà, je l'ai peinée si fort en la quittant! Elle acceptait tout, le cœur navré, sans se plaindre. Elle m'a même beaucoup aidé dans mon déménagement. A quelqu'un d'autre, elle eût sans doute paru indifférente, mais moi, j'ai appris à lire son visage comme un livre. Gautier! laisse-moi mon enfer à moi tout seul! N'y fais pas entrer Maman!
— … Et tu lui raconteras tout ce que tu m'as dit, ce soir, poursuivit Gautier de sa voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus minces détails. J'ai réfléchi honnêtement ; à cette heure, je suis sûr. Non, Jacques, je ne commande pas, je supplie… sachant que j'ai raison.