Jacques choisit et continue à boire.
La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent qui fait son entrée n'est ni un acrobate, ni un danseur, c'est un très petit homme de lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche a forme de cerise ; une cigarette semble y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la fumée et en suit les volutes avec un air ravi. Il parle à Damien d'une plaquette de délicats poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais Damien discute avec Mlle Bice la composition autrement importante d'un prochain cocktail.
« Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, donnez-moi un whisky-soda. »
Encore un client : ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce que l'on dit, peintre de son métier ; il fait aussi de la musique ; il fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles) ; il est fort riche ; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il explique savamment le dernier scandale.
« Et Mme Cervantès, que devient-elle? » demande Jacques.
Mme Cervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est excusée. On ne la verra pas, ce soir ; on s'en désole. Mme Cervantès ne cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet.
Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux clown ; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême politesse. Tom accepte ; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose, ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à Mlle Bice, au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières ; les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort : il admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies.
« Fine silk! » dit-il aimablement.
La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien.
L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit. L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse. Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes, et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se contentera de boire.