Dans son fauteuil, Mme Damien écoutait, le corps droit, la tête un peu penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux, ils restaient obstinément fichés en terre.
Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. Mme Damien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du nouveau coussin.
« De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi. Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien… »
Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la main de sa mère.
Un très long silence… Jacques Damien attendait, Mme Damien songeait. Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement, comme l'on se repose. Puis, elle dit :
« Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant. Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire : ce garçon-là est vraiment fait pour la vie ; il suivra son chemin, il marchera sans béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles : ce n'est pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas… je t'ai empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux, une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne.
— Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention. »
Et il pensait :
« Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon père est mort fou ; je le sais! qu'elle a souffert le martyre ; je le sais! que papa était toute sa vie ; et je le sais aussi! »
Mme Damien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs, plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit :