« Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi une jeune fille assez agréable… on me disait même belle, à cette époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et que je savais rire, malgré mon air grave… Et puis, tu comprends, j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je portais des robes seyantes… on m'a beaucoup fait la cour ; de nombreux jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi, je ne les aimais pas ; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais pas : je répondais : non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père.
« Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou que je resterais fille. »
Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur.
« Cette toile ne donne rien… ses traits, tout au plus, et encore le peintre n'a-t-il rendu de son visage que… passons! Je l'ai épousé et, pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui, néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait toujours!
« Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais : en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule pensée d'amour ; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même en m'appelant à toi.
« Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir, déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en avait assez du métier des armes.
« Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)… je ne comprenais pas! Il démissionna donc. — « Tu devrais m'en savoir gré, disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi ; nous causerons, nous nous connaîtrons mieux. » Ah! que cette parole était pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute : il a découvert en moi une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux connu aussi : sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect était pour moi nouveau : le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure dont il n'a pas rendu l'exquise beauté. — Jacques, c'est affreux que je te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce rude chemin qui nous blesse tous les deux.
— Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie.
— Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images peintes sur la conscience ; sa torture ne prit jamais une forme nette. C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si… mais je l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion, sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des médecins : une politique subtile de tous les instants… Oh! ce visage impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer!
« Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes, je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa chimère… et cela durait jusqu'au matin. — Oui, je t'assure, Jacques, je l'ai bien soigné ; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas le plaindre : je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité, comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre ainsi, parce qu'il était lâche.