— Maman, interrompit Jacques, je commence à comprendre…

— La crainte de cette hérédité me poursuivait. Je voulais garder mon fils! Tu avais déjà eu des convulsions, comme en ont parfois les enfants ; l'imprudence devenait manifeste de laisser un petit être impressionnable et nerveux, côtoyer un danger pareil. Dès la fin de la semaine, je t'envoyai avec notre vieille bonne en Provence, à la campagne. Ton père, le jour du départ, haussa les épaules. « En somme, tu as raison, » me dit-il. Et il se mit à claquer des dents.

« La vie reprit, coupée d'heures tranquilles et d'heures dont le souvenir même est abject. Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me donnait régulièrement de tes nouvelles et t'amenait deux ou trois jours à Paris, pour me rendre visite, à Pâques et en automne. Tu grandissais, tu te portais bien, tu semblais joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux canards, des pigeons et d'un grand paysan, si gentil et si drôle.

— Oh! je me souviens! murmura Jacques.

— Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur terrible, en entrant dans notre chambre à coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille d'eau de Cologne. Il était fou.

— Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à bout de forces!

— Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus ou un peu moins!…

— Non! je ne veux pas!… je sais… on m'a raconté la suite. Je sais que tu as essayé de garder papa à la maison, jusqu'au jour où il a failli te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il fallait absolument qu'il fût enfermé.

— Qui t'a dit cela? demanda Mme Damien étonnée.

— Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait toujours que j'avais une « tête de loufoque ». Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de poing en criant : « Ah! j'ai une tête de loufoque! Ah! j'ai une tête de loufoque! » Il répliqua : « Oui, ton père est mort fou et il avait presque tué ta mère! » ce qui lui valut une tournée d'appoint ; mais… je savais. Et puis, tu comprends, les domestiques…