— Il ne s'agira donc plus que de toi, mon petit. Je partis aussitôt pour la Provence. Je trépignais dans le train, à l'idée de te voir et, surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. Suivre tes jeux, t'entendre rire!… Mais le voyage dura néanmoins assez longtemps pour qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. Je me disais : « Comment vais-je le trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai embrassé. Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne le vois plus, je me l'imagine mal, dans l'instant, et les photographies semblent toujours si sottes! De qui sont ses yeux, son front, sa bouche, sa taille? De qui sont ses gestes? Sera-t-il à moi? »

« Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement pas, mais je me rappellerai toujours mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai sur mon fils. Je lui fis presque peur! Cette quinzaine, en Provence, je la passai vraiment toute entière à te regarder, à apprendre par cœur ton visage, à raisonner sur ses moindres traits, sans fin. Dans ta figure souriante, je découvrais la bouche et le menton de ton père, son nez aussi ; mais ton front large, ton regard joyeux et vaillant t'appartenaient bien à toi seul. Tu avais beaucoup grandi, tu prenais une allure élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je suivais avec bonheur… en tremblant, comme il convient à une mère, tes pires imprudences de petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu sais le reste, mais je tiens à te dire…

— Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle façon tu m'as élevé, me poussant toujours à une plus complète indépendance, excusant mes pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu d'audace, accueillant mes camarades chez nous, vivant auprès de moi comme une grande sœur, comme une amie à qui l'on peut tout dire et qui comprend tout.

« Parfois, tu te montrais étrangement sévère quand mes paroles manquaient d'accent ou mes gestes de vigueur ; mais, à d'autres instants, quelle indulgence! Tu partageais mes jeux, mes lectures, mes rêves, avec une finesse si déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, ne m'en étonnais pas. Mes amis sont devenus les tiens ; mon meilleur ami est aussi le tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon dont tu m'as mené jusqu'à être un homme, et ta joie lorsque je me plaisais aux petites épreuves du régiment, à des disciplines un peu rudes ; tu m'as même laissé me rapprocher d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas : celle de l'Eglise.

— Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui fût bien lui-même. J'avais tâché de lui former un jugement d'homme libre. Quand, plus tard, dans une circonstance grave, après y avoir songé honnêtement, longuement, il a choisi sa voie, pouvais-je lui donner tort?

— D'autres auraient été moins généreux… »

Et Jacques reprit :

« Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché ma peine, Maman chérie, et si vainement puisque tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais la maison pour t'empêcher de rien savoir!… Ah! tu en savais long, déjà, tu en savais long, courageuse Maman! »

Mme Damien s'était astreinte à ne pas revenir sur le sujet douloureux qui faisait l'objet même de leur conversation ; elle attendait que Jacques en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage et, regardant son fils droit dans les yeux :

« Mon petit, je savais simplement que tu souffrais, dit-elle, et j'en souffrais moi-même. »