— Votre famille est en France avec vous, Tom?

— Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. On s'est habitué ; dix ans, vous savez! et puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses rhumatismes moins fort dans son fauteuil à Paris, parce que, à Paris, il y a très peu de brouillard, et aussi elle aime rester près de moi et des garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons garçons.

— Parlez-moi de vos enfants, Tom ; ils sont au cirque?

— Non, Monsieur ; un clown, dans la famille, c'est assez. Georges, l'aîné, a voulu être pharmacien, un métier très convenable ; ça fait plaisir à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce que c'est un métier convenable et puis à cause des rhumatismes et des maladies : on paye moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, il marche droit.

— Il vous avait donné des ennuis?

— Pas des ennuis de sa faute, Monsieur… j'explique mal… des ennuis à cause de moi. Oui, quand le père il court après les filles, le fils il court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais quand le père il boit, le fils il a soif bientôt, le fils il a envie… Aujourd'hui, Georges ne boit plus, il est pharmacien et il va se marier. C'est moi qui ai guéri Georges.

— Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson?

— Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les coups de poing. S'il avait été plus jeune, le fouet sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas. D'abord ça faisait de la peine à ma femme et elle disait : « Pas si fort, Tom! pas si fort! je vais prier, ça sera la même chose. » La prière, je sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. Alors, quand Georges rentrait saoul, je tapais dessus, et pendant ce temps, la vieille dame lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh bien, Monsieur Damien, Georges ne boit plus et il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui lisait les Psaumes, et il travaille, et je vous ai dit qu'il va se marier avec une nurse qui garde les malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que s'il n'avait pas marché droit, il serait au cirque, pas pour sauter comme moi, (ses jambes ne valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, Monsieur, quand je rentre saoul, ma femme me lit aussi la Bible, mais personne ne m'a jamais donné des coups avec le bâton, alors…

— Et votre cadet? interrompit Jacques, à la fois ému et amusé par ce discours.

— Le cadet?… Ah! oui : Charles. Oh! Charles il n'a pas besoin de ça ; il aurait dû être clergyman ; il boit de l'eau ; il aime l'eau et le citron, et les sirops français qui collent… Orgeat, beastly stuff! je déteste. Il est très sage, il a l'air très sage, il met du sirop aussi sur ses cheveux. Tout le temps dans les meetings du soir où l'on fait des prières ; à l'armée du Salut, vous savez! Et il chante, et les demoiselles le regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a des yeux bleus et des cheveux blonds avec du sirop dessus… Mais il gagne sa vie ; il est comptable dans un magasin et il écrit sur une machine… Ma femme, elle le trouve beau : c'est son chéri. Quelquefois, à la maison, ils chantent ensemble. Moi, je préfère Georges parce que j'ai tapé dessus.