— Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti.
— Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je réponds la même chose. Vous me dites : « Tom, est-ce que je suis un ivrogne? » et je réponds : « Certainement, Monsieur Damien, vous êtes. » Et je vous dis encore, parce que je suis votre ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre père ne vous donne pas des coups de bâton, très dur et très fort, et si votre mère ne vous lit pas de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis tout à fait, et alors vous aurez les horreurs… the horrors, nous disons… et c'est comme si on était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne ramassez pas du crottin, c'est que vos parents ne le permettraient pas, mais ce sera seulement un autre crottin, et un jour on dira de vous : il était un gentleman. Entendez-vous, Monsieur : il « était »? Voilà! oui… voilà! — Si je suis un peu rude, je veux dire : pas poli avec vous, je vous demande pardon.
— Au contraire, mon brave Tom, vous avez été très poli et je vous remercie beaucoup.
— Alors… bonsoir, Monsieur Damien. »
Il se leva.
« Bonsoir, Atkinson. »
Ils se serrèrent la main.
Mais Jacques restait assis devant son verre vide. Il songeait à cette singulière leçon de morale.
« Le vieux Tom m'a tout de même appris quelque chose. Il faut bien que je l'admette! Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais pas, je ne m'avouais pas, je ne me rendais pas compte que je buvais. Je me voyais boire, je sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant… et cependant… — Maintenant, soyons honnête : il est inutile que je pense à Papa en faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose près, je suis logé à la même enseigne, une enseigne de mastroquet… (oh! très drôle!) Il est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. Cela me sauvera peut-être… Personne ne s'offrira à me donner des coups de bâton, mais je peux prier tout seul… Et puis, Dieu est pitoyable! — Je disais toujours : tâchons de guérir!… Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès aujourd'hui, je suis un ivrogne moi-même? Il convient que tous deux l'ignorent ; il convient que je me débrouille seul. Oui, je me disais : tâchons de guérir! eh non! il faut se dire : tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde me retenait parfois… mais, souvent, j'ai si envie de boire! oh! à cet instant même, j'ai un désir si passionné de boire! Boire… il me semble que ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!… Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!… Je décide donc… ce samedi, à cinq heures vingt-cinq, de ne plus boire.
« Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait « l'Intransigeant »… Non, garde ton papier! Voilà dix sous… Et ne va pas les boire! »