— Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses parler de pantin de bois! On me nommait ainsi au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse de l'île de Pâques! T'ai-je dit comment elle se trouve ici? C'est fort curieux. On m'avait chargé, au musée, d'une monographie sur la sculpture polynésienne. Je fis à ce propos (tu t'en souviens peut-être) un séjour à Londres : on y trouve des tas de renseignements. Vers la même époque, je pensai à écrire au directeur du musée de Santiago de Chili, touchant les idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les voyageurs ont tant parlé. Quelque temps après, je reçus une réponse fort aimable, qui me donnait tous les renseignements demandés. M. Carlos d'Almeida m'offrait, en outre, à moi personnellement, une statuette en bois, pièce authentique, de même caractère que les grandes idoles. Il ajoutait que son musée changeant de local, la disparition d'un si petit objet passerait inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est grossière, je l'accorde, néanmoins, elle me séduit ; je lui trouve un charme très bizarre et m'en déferais avec peine. »
Gautier l'enleva du socle où elle était posée.
« Drôle de bonhomme! Mais quel beau bois!… »
Il la remit en place.
« Et sur ce, je te quitte, appelé par les devoirs mondains de ma profession. A demain, Jacques.
— A demain, mon ami. »
Jacques dîna donc seul et rapidement. Une heure plus tard, assis dans le fauteuil de son bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En levant les yeux, il pouvait voir, à gauche, l'idole, debout sur sa tablette, au coin du divan. Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma brusquement son livre. Cette phrase qu'il venait de lire l'agaçait : « Il s'agenouilla devant l'idole de bois et lui rendit hommage. » Pourquoi l'auteur parlait-il d'une idole de bois?
Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit de classer quelques gravures. Il les maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. Il la considéra, puis jeta sur l'idole un rapide coup d'œil. Il haussa les épaules. Ce silène dans un jardin à la française, ne ressemblait en rien à la statuette!… Idée absurde! Il reposa le carton de gravures et resta sans rien faire, assis dans son fauteuil, les bras ballants, la tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard vers l'idole, avec précaution, très lentement, et le baissait aussitôt. Un instant après, il s'accouda, penché en avant, le front sur les mains.
« Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. Tentons l'épreuve classique. — Je me fais loucher en pressant un de mes yeux. Si je vois la chose double, comme tout le reste, cette chose est hors de moi ; si je la vois simple, comme je la voyais avant, elle est en moi, et je suis fou. »