— Parce que notre cousine n'a jamais prétendu que ce fût beau ; parce que notre cousine a bien le droit d'orner son salon comme il lui plaît, et que ma critique prouvait tout juste que j'avais un goût différent du sien, d'autres préoccupations, d'autres habitudes ; rien de plus. — Laisse-moi finir. — En regardant ce crucifix, je me suis rappelé, soudain, que ta grand'mère tenait beaucoup à un magnifique Christ d'ivoire qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, pendu au-dessus de son lit. Tu sais qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce Christ douloureux et vraiment divin, pendant que ta cousine Agathe causait avec le vicaire de la paroisse, et je faisais, en quelque sorte, mon examen de conscience. Je me disais que, si fort que je pusse t'aimer, je ne t'aimais encore pas assez, que je t'aimais mal, que je t'aimais pour moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis sentie toute désolée, très honteuse, très humble, devant ta cousine qui préparait je ne sais quelle fête pour les orphelines du pays.

— Voyons! Maman!

— Et je me suis dit : il faut que je parle à Jacques autrement. Il oublie certaines choses dont il devrait se souvenir à toute heure du jour et que je ne lui remets pas en mémoire, parce que je ne leur donne pas une importance égale. — Mon petit… Non! tu donneras ton avis quand j'aurai terminé. — Tu es catholique, tu es croyant, tu pratiques ; d'autre part, tu souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à ta religion! C'est incompréhensible ou c'est ridicule. La religion n'est pas une bague au doigt.

« Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au hasard! Tu connais mes sentiments à ce sujet : je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été croyante. Même aux pires instants de ma vie, je n'ai pas eu besoin de Dieu. Je n'ai rien cherché au-dessus de moi, pensant tout trouver en moi-même. Quand je voyais ton père tromper mes espérances, détruire les rêves que j'avais bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois je n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais d'abord à ma volonté, mettons, si tu veux, à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère combien mes journées étaient remplies! Dès le matin, mille petits devoirs m'occupaient qui faisaient la chaîne : ton père m'appelait, je t'entendais crier dans ton berceau, il fallait demander l'avis d'un médecin, parler aux domestiques, veiller à ceci, veiller à cela… Quand venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, sachant que, le lendemain, ton premier cri serait pour me réclamer, et que ton père aurait besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. Prise dans cet engrenage quotidien, je n'ai jamais eu l'idée de prier.

« Il faut que tu m'entendes bien : je n'y mettais aucune vanité. J'étais ainsi. Je crois m'être montrée bonne mère et bonne épouse, mais il y a, dans mon for intérieur, quelque chose qui se refuse à demander grâce, qui veut aller plus loin, plus loin encore, sans aide, et, pour atteindre le but, user de ses seules forces de femme, quitte à voir ce but s'éloigner tous les jours.

« En sachant que des êtres qui m'étaient chers, que je prisais, que je respectais, s'adressaient en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux jours de souffrance, j'enviais leur foi et me disais : « Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne puis courber le front? » Je me le demandais humblement, je t'assure, bien qu'il y eût, sans doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la vanité absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée qu'à souffrir davantage et je n'en suis pas fière.

« Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve une forme sèche, en moi, je trouve un fond de sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre vers quelque chose que je ne puis ni concevoir, ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière me suffit et, de cette peine, les petites joies, les petits espoirs de chaque jour me consolent. C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je le veux bien, mais en ce moment, je m'explique à toi, sans aucune intention de m'excuser.

« Tout ce que la vie laissait en moi de doux et de tendre, je l'attribuais à mon mari, à mon fils. A vous, je me donnais pleinement, parce que je vous chérissais à plein cœur ; je redevenais exacte et trop anguleuse dès qu'il s'agissait d'un être que je n'aimais pas. Eh bien! si je me refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé les yeux vers lui, c'est que je ne l'aimais pas. — Aujourd'hui, je viens te dire que toi, mon petit, que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu me déçois.

— En quoi, Maman?

— Quand, un soir, tu es venu me dire, de la façon droite et confiante qui est la tienne : « Maman, je veux pratiquer ma religion : il me semble que j'ai la foi », tu admettras que je me suis appliquée à te faciliter les choses. Je t'ai rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, je t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie t'en éloignait, et, jusqu'au jour où l'habitude fut prise, je t'ai surveillé de fort près. De ta résolution, j'eus une joie profonde. « Si sa santé vient jamais à faiblir, pensais-je, l'Eglise sera pour lui un précieux refuge et la prière une aide admirable. » En te poussant à persévérer, il me semblait que je te fournissais des armes, que je te rendais plus fort. J'accomplissais là une tâche nettement définie : je t'aidais à revêtir, à boucler la cuirasse neuve, choisie par toi qui ne savais pas encore à quel combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais avec épouvante, avec horreur, et, parfois, je le devinais proche, à te voir nerveux, inquiet de peu de chose, constamment rêveur, malgré ta vie active et ton goût pour les distractions violentes où tu mettais un si bel entrain et tant de bon vouloir.