Gautier Brune reprit :

« Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu souffres. Tu as donc perdu confiance en moi? Cette rupture n'est qu'un incident ; j'ai eu tort de m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai comprendre. Tu pleures, Jacques! Tu pleures quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou de pleurer! »

On eût dit que Damien n'avait pas entendu tout de suite les paroles de son ami. Elles lui parvinrent très lentement et de très loin. Peu à peu, il les recueillit, en pesa le sens et sa figure se reprit à vivre, ses yeux se délivrèrent de l'épouvante qui les possédait, ses bras se dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, il fut calme, un court instant, puis les tout derniers mots de Gautier le touchèrent : « Tu n'es pas fou de pleurer! » et Damien perdit pied de nouveau.

Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement de la lèvre, mais ce frémissement se précisa, s'expliqua en un sourire et, bientôt, le sourire devint plus intense, devint narquois, devint cruel, jusqu'au moment où, les yeux encore mouillés, Jacques éclata d'un rire retentissant, bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait des mouvements les plus grossiers de la pâmoison comique. Plié en deux, les mains sur les cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en l'air, dans un de ces gestes simples et forts par lesquels la joie du cœur s'exprime parfois et qui ont toute la noble envergure d'une acclamation.

« Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment trouvé! Bravo, mon ami! Ah! la belle formule : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Elle indique sans insister, elle laisse deviner, mais n'affirme pas ; elle suppose… avec quelle élégance!… « Tu n'es pas fou de pleurer! » C'est d'une psychologie hors pair! Oui! tu seras un grand psychiâtre! Je te vois chef de clinique, demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! Je te vois à l'Académie de Médecine, occupant toutes les chaires à la fois, jouissant de tous les honneurs, couronné de toutes les roses et de tous les lauriers : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Oui, mon ami, je suis fou… du moins, je commence… et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, je ne suis pas fou « de pleurer » ; c'est parce que je me sens fou que je pleure. Mais… mais… n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais mieux dire! »

Il se tut ; il se laissa tomber mollement sur le divan et, d'une pauvre petite voix suppliante, ajouta :

« Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je veux dormir un peu, dormir une heure sur ce divan ; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, mais pas maintenant! Je veux dormir… Reste près de moi.

— C'est entendu, » dit Gautier Brune.

CHAPITRE II
UN AUTRE PANTIN DE BOIS

Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, sans bouger.