— Ah!… Michel… parlons de Michel.
— Jacques, vous vous moquez de moi comme si je racontais des mensonges! L'avocat, c'était tout pareil! Je ne vais plus oser rien dire… et c'est vous qui m'avez demandé.
— Marguerite, mon enfant, je suis une brute! Qui était Michel?
— Un matelot très gentil, que j'aimais beaucoup. Très propre, très doux, et avec ça poli. Je lui avais raconté la chose et il me promettait le mariage tout de même. Moi, je le croyais. Un jour, il est parti, comme ça, sans avertir, et il m'a laissé une lettre où il écrivait que ses parents ne voulaient pas. J'ai trouvé cinquante francs dans la lettre. Il est parti pour l'Amérique du Sud. C'est un de ses camarades qui m'a appris ça, en apportant la lettre. Je ne l'ai pas revu ; c'est loin, l'Amérique du Sud, et son camarade ne m'a pas dit le nom du bateau.
— Alors, Marguerite, tu es venue à Paris?
— Oui, alors… non, deux mois plus tard. Oh! j'avais de la peine plein le cœur. Je me disais : si j'avais eu un enfant, Michel serait resté, peut-être ; mais aussi je pensais : s'il était parti quand même, qu'est-ce que je deviendrais, toute seule, avec un petit! Je croyais que, dans une ville comme Paris, on pouvait gagner un peu. Oh! c'est pas possible! Mon amie, la nourrice (je vous l'ai bien dit?) a été très bonne. Je crois qu'elle m'a empêchée de mourir de faim, et surtout, c'est pas la faim qui est le plus dur, c'est le froid. Des gens vous donnent à manger, mais du feu, l'hiver, pour une femme, il n'y a pas moyen… Et puis ça a continué… Oh! ça me fait peine de vous raconter tout ça! C'est sale, c'est mauvais, c'est méchant! ça me fait trop peine!… A Paris, j'ai toujours eu de la peine, chaque jour… chaque jour… Et ça m'en donne beaucoup pour le dire… Est-ce que je peux m'arrêter?
— Arrête-toi, Marguerite ; tu es une brave fille. Attention! ton chocolat ne va plus être buvable! Tiens, voilà aussi des tartines. »
Assise dans le grand lit, elle mangeait craintivement, courbée, les épaules voûtées. Sa bouche tremblait parfois.
« Vous ne m'en voulez pas trop, Jacques? »
Il la rassurait et l'embrassait dans les cheveux.