— Oh! il n'était pas du pays! On m'aimait bien, chez nous : on n'aurait pas osé. Il venait d'Italie ; il marchait sur la route et s'était arrêté dans notre village pour la moisson. C'est ça, voyez-vous, qui a tout changé ma vie. J'avais quinze ans, et il a voulu me prendre, derrière la ferme, près du puits. J'ai crié, mais on n'a pas entendu parce que Trompette aboyait tant, et la brave bête aboyait souvent pour pas grand'chose. Oh! je me suis défendue, moi! j'ai griffé l'homme avec mes ongles! je l'ai mordu tant que je pouvais! Alors il a pris son couteau, et voilà! Je ne me suis pas évanouie, vous savez! je criais toujours, mais je perdais du sang, beaucoup, j'étais faible, et il a fait la chose… Et moi… Oh! c'est pas la peine de raconter toutes ces saletés!

— Ce ne sont pas des saletés, ma petite! Allons, ne pleure pas!

— Oui, c'est des saletés, parce que, si ça n'était pas arrivé, je ne serais pas une putain, comme vous dites ici, dans la ville, et je m'occuperais du blé et des légumes et des vaches, avec les autres, et j'aurais du bonheur, un peu.

— Mais ensuite? » demanda Jacques.

Elle avait parlé d'abord couramment, maintenant, elle hésitait, se reprenait parfois, tournait vers Damien un regard inquiet.

« Eh bien, n'est-ce pas, dit-elle, on l'a arrêté, le lendemain : il s'était saoulé dans l'auberge du père Verlot ; les gendarmes l'ont trouvé là. Il a fallu aller à Rouen. Oh! que j'avais peur! Les juges, c'est terrible! et tout ce monde qui regardait… Et puis on riait parce que l'avocat disait des choses drôles, pas honnêtes pour moi… Moi, je n'ai rien entendu, mais j'ai bien vu que l'on riait en me regardant. Je devenais rouge, chaque fois. Enfin le juge a dit ce qu'il pensait et il a condamné l'homme à de la prison… non, pas de la prison ; c'est plus mauvais que ça… de la ré… comment? de la ré…

— De la réclusion?

— Oui, c'est ça. Depuis ce jour, Papa est devenu méchant. Il paraît que j'avais mal parlé devant le juge… Jacques! je ne savais plus ce que je disais! Et Papa se mettait en colère, et il me grondait, et il me giflait… Il se sentait de la honte, Papa ; ça le travaillait ; il me répétait toujours que les juges, ils savaient leur métier et que si l'homme avait vraiment fait la chose comme moi je racontais, on l'aurait envoyé au bagne, là-bas, avec les gens qui ont tué, et que si on l'envoyait seulement à la réclusion, il fallait, pour sûr, que j'aie bien voulu, pour la chose. Vous comprenez, cet homme, il était beau, il parlait beaucoup, mais je vous jure, mon chéri! je vous jure… et puis, je l'ai dit au curé, à confesse, par conséquent… Papa, lui, n'a jamais voulu le croire ; il avait du chagrin ; il me battait. Ah! si Maman n'était pas morte, l'année d'avant, à la Toussaint!… Elle m'aurait bien cru! A la fin, Dieu me pardonne! je n'ai pas pu y tenir. Les gens du village, sauf quelques bonnes personnes, des vieilles amies de Maman, me tournaient le dos, les gars me bousculaient, on me regardait de travers à la messe, et les petits de l'école me faisaient : « hou! hou! » sur la route et criaient des mots pas propres. Alors, je suis partie.

— Et tu as bien fait! interrompit Jacques.

— Non, j'ai pas bien fait! vous allez voir. J'ai été à Rouen, d'abord, pour essayer de travailler, et aussi à la campagne, dans les fermes, mais je ne gagnais pas gros, c'était difficile, et depuis mon malheur, les forces me manquaient. J'étais bien petite, vous savez : pas encore seize ans. Puis, au Havre, je suis restée trois ans… attendez… oui, trois ans. Là, j'ai connu Michel.