A la poupe, Sylvius séché par le soleil, tenait à Clorinde des propos fort bourgeois, car elle ne l’écoutait plus dès qu’il haussait le ton. Il regarda Lautonne. — On voyait peu à peu la joie revenir à son visage. Ses doigts remuaient, guidés, eût-on dit, par une musique. Une heure s’enfuit à petits pas. Lautonne rêvait toujours et Sylvius s’attristait d’autant. — Soudain, Lautonne poussa un cri :

« Clorinde ! Clorinde ! viens me donner un baiser ! Je suis heureux ! Je voudrais être en paix avec tout le monde ! Je vois un autre, un nouveau poème, ainsi que l’on voit une personne vivante. En vérité, il respire, il agit… Ce n’est plus une figure de mon imagination, c’est une figure dans l’univers. Bientôt elle se détachera de moi, mais pas avant que je n’aie fini de l’orner, de lui donner du sang aux joues, de la flamme aux prunelles, de la brise aux cheveux !… Clorinde ! merci du baiser ! »

Chrysolet s’approcha par deux brusques bondissements.

« Oh ! que dites-vous ? Racontez-moi ! Je serai bien sage ! Racontez-moi vite ! Est-elle jolie, votre petite poésie ? »

Lautonne le regarda d’un air ironique.

« Non ! elle est belle ! Comprends donc, bout d’homme, et vous aussi, Persane ! C’est la nature qui renaît au printemps. Tous les poètes ont fait cela. Je ferai mieux. C’est la nature qui frémit aux premières tentatives du soleil ; les neiges coulent le long de ses flancs ; elle marche sur la terre encore dure, mais où germe déjà une moisson secrète ; elle passe, donnant au vent sa toison blonde…

— Blonde ! interrompit Chrysolet. Blonde ! vous n’y pensez pas ! Brune ou châtaine à votre gré, rousse à la rigueur, mais blonde ! oh ! jamais ! »

Un pli de dédain rida la lèvre de Lautonne.

« Mêle-toi de tes affaires, Chrysolet ! Elle est blonde.

— Et qu’il serait plus drôle, ajouta Chrysolet de lui donner une monture ! Dépeignez-la donc assise à califourchon sur une licorne de neige. Le front de la bête est chargé d’une tige grimpante qui suit la spirale de l’ivoire, et, de temps en temps, la licorne lève la tête pour hennir faiblement quand monte vers elle le parfum des fleurs qui s’ouvrent… Oui… oui… et l’enfant brune, (brune, sans aucun doute), l’enfant brune rit en cadence. »