« Vous avez l’air bien gentil, mais il ne faut pas me faire du mal : maman m’a bien recommandé de vous fuir. »

« Alors, je l’embrassai. — Je la revis le lendemain, et le jour après celui-là, et encore le jour qui suivit. Elle était tendre, douce, et me contemplait avec tout son amour. Le quatrième jour, je l’abandonnai pour rejoindre une faunesse rousse, mes compagnons, la brise libre et le soleil, puis je revins auprès de ma bergère et lui demandai pardon. Ce fut quelque temps ainsi, mais bientôt je m’aperçus que j’entendais mal ce que les arbres se disent l’un à l’autre, ce que roucoule au juste la colombe et ce que déplorent les flots. Je quittais la nature pour devenir un homme. C’était là une souffrance vive ; pourtant, plus que la voix des fleurs, j’aimais les chansons de Myrto.

« Un soir, je la trouvai morte sous un quartier de roc éboulé. Son sang fleurissait l’herbe et, dans l’herbe, je bus son sang, puis, flûtant un chant funèbre, je retournai vers l’ombre des arbres en tâchant de pleurer. Soudain, il me sembla que, dans ma flûte, passait un murmure de ruisseau, une plainte de vagues, une harmonie de feuillage… Ma course s’entravait… La nature m’avait repris… Mes doigts portaient des feuilles, mes cornes poussaient comme des branches, mes sabots s’alourdissaient en pierres… Je me dissipai dans la nature, et, maintenant, je ne suis plus qu’une Voix.

— Fort bien, dit Sylvius, votre histoire est très touchante et j’en suis tout ému, mais pourquoi la contez-vous sur un mode si lugubre ? Eh ! quoi ! ayant vécu une aventure délicieuse, vous vous plaignez !

— Passant ! tu déraisonnes, dit la Voix. Comprends donc que j’ai aimé et que je ne puis le dire !… A qui le dirai-je ?… Je suis le rocher, je suis le vent, je suis l’arbre, je suis les cygnes qui passent au ciel, le cou droit, je suis le dieu qui vient dormir dans la forêt, je suis tout, hormis toi-même, et voilà pourquoi tu me comprends. Mon chant d’amour chanté, c’est moi seul qui lui sers d’écho. Passant, je ne t’ai fait qu’un simple récit, mais Myrto sera mieux glorifiée par les strophes que je rêve et que tu vas ouïr. Je vais chanter Myrto ! écoute-moi et chante aussi, afin que je sois touché par une voix étrangère à la mienne ! chante suivant mon chant !… je vais chanter !… chante ! passant ! »


Mais Sylvius ne devait point apprendre toutes les perfections de Myrto, bergère, car à cette minute même où la Voix se recueillait, il entendit à nouveau battre et sonner les tympanons et les cymbales des bacchantes.

Echevelées, elles débusquèrent, suivies de quelques faunes, porteurs de torches, (car le soir était venu,) et se jetèrent avec des hurlements vers Sylvius qui reprit la fuite.

Il s’accrochait aux ronces, déchirait son bel habit d’Arlequin, fou d’effroi et galopant toujours, tandis que le chœur bachique, pris par un farouche délire, au son du cuivre battu et froissé entonnait le pæan :

« Chante la nuit et ses prestiges !