— Dans les temps très anciens, dit la Voix, il y avait des hommes dans cette île. Je suis presque seul à m’en souvenir, ayant presque seul survécu à ceux qui contemplèrent le dernier des grands dieux : Pan, dont la ceinture était faite d’étoiles. Ne me prends point pour une ombre, passant, il n’est d’ombres sur la terre que celles qu’étendent les feux de la nuit ou du jour ; il n’est de fantômes que dans l’imagination des vieilles femmes, et même la bouche d’une harpie est bonne à baiser.

« Passant, écoute un récit, aujourd’hui que j’en garde encore la mémoire, tu le diras aux péagers pour les distraire et aux pucelles mélancoliques pour les consoler. »

Sylvius s’assit sur les brindilles de pin :

« Puisque vous y tenez, racontez-moi votre histoire ; elle me plaira sans doute mieux qu’un hennissement de centaure ou que les cris érotiques de Marsyas, mais faites vite ! J’ai hâte de trouver un bosquet paisible où je puisse mourir en paix !

— Au temps où les hommes vivaient, dit la Voix, j’étais un faune entre les faunes, joyeux et fantasque, fort occupé à poursuivre les sauterelles et à gober les mouches. La nuit venue, je me livrais au déduit avec de petites faunesses qui m’égratignaient pendant l’amour et me léchaient ensuite la figure. Pourtant la solitude me plaisait aussi et je fuyais alors mes compagnons pour grimper sur le sommet d’une roche d’où l’on peut voir se lever notre ami, le seigneur Apollon. Je lui jouais un petit air de flûte, mais pas trop bien, afin qu’il ne m’écorchât pas comme il le fit pour Marsyas ; puis, silencieux, je comptais les pulsations de mon cœur, les sourires de la mer et ces moments du monde où la vie, étant trop belle, reprit haleine.

« Peu à peu, je me plus à rêver longtemps et avec tant d’insistance qu’il me sembla que mon bonheur n’était point parfait. Pourquoi les faunesses prenaient-elles leur plaisir si vite ? pourquoi, lorsque je voulais regarder la couleur de leurs yeux me quittaient-elles ou fermaient-elles les paupières ? pourquoi y avait-il toujours un visage triste dans la lune ?

« Un jour, je rencontrai une petite bergère qui gardait ses moutons. Le crépuscule descendait sur la prairie et faisait pleurer les fleurs. La bergère étonnée me regarda.

« Je dansai devant elle, je tirai de ma flûte des notes tout à fait suaves, je lui lançai un baiser, fis la cabriole, et je lui dis enfin :

« Tu me plais. »

« Elle me répondit d’une voix craintive :