« Toute la journée et tout le soir, j’ai regardé mon image dans le miroir bleuâtre d’un bassin. Suis-je encore beau, Iphigénie ? Sait-on, là-haut, que je le fus ?

— Interroge les dieux, Narcisse, interroge les dieux, s’il en reste encore, ou bien pose ta question à un poète, s’il en vient un qui puisse ouvrir la porte d’amaranthe. Un poète ! nous le reconnaîtrons comme nous reconnaissions l’aurore, quand elle rougissait les plages de l’Hellade ! »

Sylvius commençait de souffrir.

Une femme, drapée d’étoffes sombres, joignit le groupe des bienheureux souffrants.

« Que sait-on du Banquet, de la mort de Socrate et de moi-même, Diotime de Mantinée ? Dans le temple, là-bas, Cléarcos et Phédon pleurent leur ignorance des temps qui les ont suivis. Ah ! revivre ! Eh ! quoi ! nous aurions dit de si pures paroles pour que Zéphyr les emportât ! Aristoclès a-t-il vécu sous ce nom que lui donna notre maître ? Après nous, a-t-on rêvé, quand le crépuscule assombrit la mer, de Platon aux belles épaules ? Sommes-nous vraiment mortes, Iphigénie ? Narcisse ! Alcibiade ! êtes-vous vraiment morts ? »

Un jeune homme lui prit la main. Elle poursuivit :

« Endymion, dis-moi, les hommes savent-ils que nous fûmes très grands ? et, quand les Champs-Elysées seront tout à fait embrumés, nous souviendra-t-il nous-même que nous avons bien vécu ?

Et d’autres femmes survinrent, et d’autres hommes, et tous se lamentaient, et Sylvius, invisible à leurs yeux, entendit se nommer et gémir ensemble Polyxène et Glycère, Adonis et Cynthie, Phèdre en pleurs et Chloé, Antigone enfin, assise près d’un cyprès et qui, tristement, comme jadis à Colone, écoutait les aériennes variations de Philomèle.

Sylvius eût voulu crier à cette foule d’ombres blêmes et soucieuses qu’elles étaient, sur la terre, plus grandes qu’elles ne l’avaient été, que les hommes les avaient mises au rang des dieux, et que le nom seul de Nausicaa leur semblait plus divin que la brise aux printemps. Mais il resta muet. Il ne pouvait même séparer ses lèvres. Il ne pouvait non plus descendre dans le beau jardin.