Délices ! Il crut être sorti de la montagne, car la porte s’ouvrait sur un beau jardin. Des cyprès minces et droits formaient de longues avenues. Des pampres, par leurs festons de feuilles, reliaient les branches. De grandes pelouses, couvertes d’un manteau de lumière mauve, étaient semées de fleurs, et quelques arbres, dont les ramures murmuraient, avaient des architectures de bocages où l’on percevait le bruit de musicales eaux. Mais toutes ces choses étaient voilées comme un paysage que l’on regarderait au travers d’une gaze pâle. Ni l’ensemble, ni les détails n’avaient de contours et la moindre corolle était nuageuse. Point de jour autre que cette lumière mauve qui ne venait de nulle part et semblait être partout répandue ; point de ciel autre qu’une brume, et point d’horizon, car, à courte distance, les choses devenaient diffuses et disparaissaient. Vers la droite, sur un pli du terrain, paissaient quelques agneaux, et, tout au fond, un petit temple rose laissait vaguement deviner les trois colonnes de son seuil. On entendait, mais à peine, avec des trilles de rossignol, une plainte de flots.

Sylvius respira. Enfin il avait échappé à Cerbère saignant de ses trois gueules, enfin il n’entendrait plus ses grognements hideux. Il n’osait avancer, poser le pied dans ce jardin si triste, si nébuleux, mais que, si pieusement déjà, il voulait parcourir. Il regardait, autour de lui, les fleurs, les avenues de cyprès, leurs pampres à festons, la porte d’amaranthe ouverte dans le roc. Tout à coup, il s’aperçut que, près de lui, derrière des myrthes, un enfant était assis. Mélancolique, il regardait sur sa main un papillon posé. Et Sylvius, étonné, un peu craintif, ne soupçonnant rien du secret de ce lieu, considérait l’enfant et la fleur quand une jeune fille parut, dont le corps mince était couvert d’un voile. Elle caressa les boucles blondes de l’enfant et dit, (sa voix était un peu tremblante.)

« Astyanax, que fais-tu là ? Ne trouves-tu d’autre jeu que de regarder cette corolle ? Viens ! Tâche de rire et fais-nous comprendre que les Champs-Elysées sont vraiment le pays du bonheur. »

L’enfant ne leva point la tête et des larmes mouillèrent ses joues.

Par l’avenue, un homme s’avançait à pas lents, le front penché.

« Iphigénie ! dit-il à la jeune fille, chaque jour, la brume descend sur nous ! Quelle torture et quels ennuis ! Les dieux nous ont donné le bonheur, mais qu’est-ce donc qu’un bonheur sans but et sans fin, qu’est-ce donc qu’un sourire éternel. Nous sommes privés de toute joie dans cette indécise contrée où le regard ne peut s’étendre, où ne brille jamais le soleil, où mon corps, jadis vanté, se promène solitaire sans même une ombre qui l’accompagne.

— Ah ! cher Alcibiade, dit Iphigénie plaintive, retourner sur la terre ! Savoir si notre nom nous a survécu ! Savoir si les poètes se plaisent encore à nous chanter ! »

Elle tourna les yeux vers Sylvius, mais Sylvius comprit qu’elle ne le voyait pas.

Un jeune homme s’approchait.